PROPOSITIONS POUR LA COMMISSION 5 – IMMIGRATION
Cher(e)s ami(e)s
N’ayant pu honorer la rencontre, je passe par Yaya pour vous soumettre les propositions que j’ai assemblées.
Tout d’abord, il me semble important de bien reformuler les sujets thématiques de notre commission. En effet, comme je le soulignais déjà lors de la dernière plénière, il nous faut dissocier les sujets qui touchent à la problématique générale de l’immigration avec sa signification et ses enjeux actuels dans les sociétés africaines et sénégalaises en particulier de ceux qui relèvent des aspects pratiques et de la quotidienneté des migrants dans leurs différents espaces d’accueil.
A – Thématiques commentées de manière succincte
1) Sur le premier sujet que nous pourrions intituler « Immigration : signification et enjeux pour le Sénégal », il y sera question de situer la signification profonde de l’immigration dans l’évolution de notre pays. En effet, même s’il faut admettre qu’il s’agit d’un phénomène aussi vieux que la société (à l’origine des peuplements et des formations sociales il y avait aussi et surtout les migrations), force est de reconnaître que celui-ci a connu des mutations profondes qui tiennent aussi bien au contenu qu’au profil des acteurs. Aujourd’hui, la migration est devenue le principal facteur de mobilité sociale dans notre pays. Dans ce sens, elle a supplanté l’école pour l’ensemble des segments sociaux du bas (en ville comme à la campagne). Pour toutes ces catégories, on se réalise essentiellement par la migration qui permet les changements de statuts sociaux. La migration : nouvelle modalité de mobilité sociale. Avant, les parents investissaient dans l’école comme principal voire unique facteur de mobilité sociale ; aujourd’hui, les parents investissent plutôt dans la migration. Qui n’a pas remarqué des mamans hypothéquer les bijoux de famille pour financer le départ d’un fils ; qui n’a pas remarqué un père de famille vendre sa maison pour en acquérir une moins chère et faire partir un fils en puisant dans la différence ainsi réalisée… L’importance accrue des investissements familiaux (dans les villes comme dans les campagnes, notamment ouest-africaines) pour promouvoir les projets migratoires extra-africains de ses membres montre bien que face à la crise de l’école en tant que facteur de mobilité sociale, la migration constitue de plus en plus une stratégie d’ascension sociale substitutive.
Dans la suite d’une telle problématique, nous pouvons explorer les différents sous-thèmes qui suivent :
- La question du retour et la problématique du double espace. Personne n’est sans observer que le mythe du retour a vécu pour beaucoup d’entre les migrants de la première génération. Celle-ci liquide progressivement ses droits de retraite en France, en perpétuant des séjours au pays tout en vivant en foyer ou dans l’habitat diffus (HLM et autres…). Je parle d’autant plus aisément de ce sujet que parallèlement j’ai mis en place une permanence intitulée « L’arbre à palabre » financée par l’ACSE-IDE et la Région IDF. L’arbre à palabre s’inscrit dans la lutte contre les discriminations en qu’elle travaille pour l’accès aux droits et aux soins des migrants vieillissants originaires d’Afrique subsaharienne. L’objectif à court terme est la mise en place d’une « Maison des Anciens » au sein de laquelle nous comptons monter un Observatoire du vieillissement en migration.
- Migrants et transferts financiers : acteurs de (co)développement ? Une constante dans l’immigration au niveau mondial : elle occupe, par ses transferts financiers vers leur pays d’origine, le deuxième sinon le premier poste de devises pour celui-ci, et pas seulement d’ailleurs pour dans les pays sous-développés quand on pense au cas mexicain avec les apports financiers de ses migrants étatsuniens. Dans le cas concret du Sénégal, il s’agit de réfléchir sur les possibilités de mettre au service du développement endogène un tel potentiel financier encore largement englouti dans des investissements socio-culturels, immobiliers et autres…
- Féminisation de l’immigration. Ce phénomène majeur s’opère d’abord avec le regroupement familial intervenu à partir des années quatre-vingt suite à la suspension de l’immigration de travail par Giscard en 1974. Les femmes arrivent et, contrairement aux hommes qui étaient jusqu’à présent cantonnés dans l’espace professionnel (foyer, boulot métro), envahissent l’espace public avec tout ce que cela comporte comme nouvel apprentissage des codes de vie citoyenne du nouvel espace d’accueil.
- Rajeunissement de l’immigration constitue l’autre versant de la féminisation qui se traduit par le phénomène de la « seconde génération » voire « troisième génération »… Des enfants naissent ou grandissent dans l’espace d’accueil des parents, et de ce fait, sont porteurs d’une biculturalité qui est souvent problématique aussi bien pour eux-mêmes que pour les parents souvent analphabètes qui éprouvent beaucoup de mal à lire les comportements de leurs propres enfants.
Autre sujet majeur auquel sont confrontés les fils de migrants, c’est la discrimination, notamment à l’embauche. Phénomène aggravé par l’absence de volonté publique de l’Etat de le prendre enfin à bras le corps, même si on note quelques frémissements du côté de la société civile issue du monde de l’entreprise avec l’engagement de quelques grands patrons (l’ancien Pdg de Axa et celui de Renault à la tête de la Halde…) Féminisation et rajeunissement augurent de nouveaux conflits au sein des familles migrantes : d’une part, ceux de genre entre mari et épouse(s) et, de l’autre, ceux de génération entre parents et enfants. Dans le premier cas, les conflits naissent du travail de réinterprétation et de redéfinition des relations de genre induit par le contexte migratoire que les maris ont du mal à accepter.
- Nouveaux profils de migrants et nouveaux enjeux. C’est évident que les vagues migratoires des années soixante ne sont plus celles d’aujourd’hui qui, même si elles englobent encore des candidats originaires des rives du Sénégal, concernent plus les jeunes des villes côtières ouest-africaines, en partant de la Mauritanie au Golfe de Guinée… La réalité à la fois emblématique et tragique en est constituée par ces milliers de jeunes qui, au risque de leur vie, bravent les profondeurs de l’Atlantique au risque d’être engloutis dans l’immensité de son ventre. Une telle tragédie qui finit par blaser interroge et informe sur une réalité socio-économique sénégalaise dont les acteurs n’attendent plus rien. Avec l’échec de l’alternance (pouvait-il en aller autrement d’ailleurs), les derniers verrous ont sauté pour cette jeunesse qui avait massivement participé, aux côtés des femmes, à la défaite électorale du PS de Abdou Diouf. Voilà, desperados nous sommes devenus dans nos propres pays ! Comme à l’image des « dos mouillés » mexicains qui bravaient déjà un autre célèbre fleuve-frontière pour migrer aux Etats-Unis. No Future ! On bouge pour se réaliser et sauver sa famille… Quelle politique alternative mettre en place pour inverser le mouvement, à savoir réenchanter la jeunesse grâce à des projets et des actions dans lesquels ils vont se réaliser pleinement tant au niveau économique que social ?
- Migration et fuite des cerveaux : quels remèdes au moment où les politiques migratoires occidentales adoptent globalement le modèle canadien de « migration sélective » rebaptisée par Sarkozy « Politique des quotas migratoires », même si la commission dirigée par l’ancien Président de la Cour constitutionnelle, Pierre Mazeaud, vient de la « tacler » dans son rapport en les jugeant, je le cite, Inefficaces", "irréalisables" ou "sans intérêt". Et quoi encore, allez savoir !
Migrations intrafricaines. Avec plus de 10% (soit environ 60 millions) de sa population vivant dans un autre pays africain que le leur, l'Afrique est décrite comme le "continent de la migration internationale" (G. Tapinos, 1991). En Afrique de l'Ouest, l'étude des perspectives à long terme réalisée en 1994 par l'OCDE/Club du Sahel, la Bad et le Cilss estimait déjà "que 30 à 40% des habitants de la région ne résident plus dans leur district ou leur commune d'origine, alimentant ainsi une grande mobilité au sein de chaque pays". Cette redistribution de la population dans l'espace régional est de plus en plus étroitement liée aux opportunités économiques, mais aussi de plus en plus aux guerres fratricides sous-régionales. Les pays d'immigration (tels que la Côte d'Ivoire avec un flux net cumulé de 3,2 millions d'immigrants, le Cameroun, le Sénégal et le Nigéria) qui regroupaient, au moment des Indépendances (1960), 31% de la population régionale et 48% du produit régional brut, regroupent, trente ans plus tard (1990), 51% de la population et 66% du produit régional brut total. La même étude note que la densité moyenne actuelle de peuplement de ces zones d'immigration est 2.4 fois plus forte que celle des zones d'émigration, et leur produit moyen par habitant 80% plus élevé. Mais le plus intéressant porte sur l'image du peuplement du continent à l'horizon 2020 et l'évolution des migrations internes qui lui est sous-jacente. Ainsi, l'Afrique de l'Ouest devrait compter quelque 430 millions d'habitants dont la répartition dépendra non seulement des facteurs macro-économiques et géopolitiques, mais aussi des migrations internes. Sur l'ensemble de la période 1990-2020, les flux migratoires nets entre les pays d'émigration et ceux d'immigration devraient s'élever à un total d'une vingtaine de millions de personnes, soit plus du double (8 millions) en 1960-1990. Ce qui précède situe bien l’importance et l’enjeu des migrations intrafricaines. Donc, il s’agit, à mon sens, d’actualiser les données et de réfléchir les politiques susceptibles de gérer un tel phénomène socio-économique qui va bouleverser les villes côtières ouest-africaines. Dakar (pré)figure assez bien un tel phénomène avec son lot de migrants issus non seulement des crises urbaines environnantes de la sous-région mais surtout des différents conflits environnants : ivoirien, sierra-léonais, libérien et guinéen. Il faudra bien analyser les conséquences de la double conjonction de ces mouvements migratoires ouest-africains et ceux des villes secondaires (exemple de la crise du bassin arachidier qui a redirigé les migrations internes vers Dakar et sa région) sur l’accélération des mutations profondes qui agitent la ville de Dakar tant au niveau environnemental (démographie et habitat) qu’au niveau socio-économique : chômage généralisé touchant indistinctement toutes les catégories sociales, hypertrophie de l’économie informelle (avec le phénomène généralisé des cantines faisant désormais de Dakar un grand souk), rétrécissement du secteur industriel…
Il s'agit, là, d'un enjeu socio-démographique important pour les capitales africaines.
2 – Dans ce second thème, nous abordons les questions socio-administratives qui touchent à la vie quotidienne des migrants et de leurs familles. Nous pouvons y ranger tous les thèmes déjà relevés dans l’intitulé de notre commission : qu’il s’agisse de la vie consulaire, des conventions passées entre le Sénégal et les différents Etats d’accueil… Concernant ce second sujet, les questions peuvent s’avérer complexe, car cela tient au fait que les situations migratoires sont largement dépendantes des espaces d’accueil qui se sont diversifiés. En effet le modèle français étant différent de celui des Allemands ou des Anglais, et encore plus de ceux des anciens pays d’émigration convertis en pays d’immigration tels que l’Italie, l’Espagne et/ou le Portugal qui accueillent aujourd’hui plus de migrants de travail que la France, vieille terre d’immigration et de destination privilégiée de l’immigration africaine francophone.
B – Organisation et méthodes de travail de la commission
Pour ce qui concerne l’organisation interne de la commission, il me semble qu’on peut articuler la commission autour des deux grandes thématiques proposées plus haut. Et libre à chaque sous-commission de s’organiser comme elle l’entend pour faire son travail. Quant aux méthodes, je propose qu’on ouvre le maximum possible notre travail d’élaboration, de réflexion et de systématisation de propositions aussi bien aux acteurs de l’immigration (associations et autres) qu’aux intellectuels qui travaillent sur la problématique migratoire (chercheurs et autres). Pour cela, il faut déjà recenser les différentes ressources et les sujets dont elles sont chacune porteuses pour les programmer dans des séances de travail où ils viennent « plancher » devant la sous-commission concernée. A charge pour celle-ci d’effectuer les synthèses au fur et à mesure des passages. A cela, il nous faut ajouter le travail de documentation et de synthèse. Fort de l’ensemble de toutes ces données, notamment différentes synthèses, nous élaborons notre synthèse générale dans nos plénières Bien sûr, tout ceci nécessite un chronogramme qui nous situe dans un temps imparti précis. Le chronogramme est très important.
La qualité et le succès de notre travail sont dépendants :
- d’une thématique cohérente et précise,
- d’une organisation interne de la commission qui tienne compte de nos forces effectives et de nos disponibilités respectives,
- d’une méthode qui repose sur un travail de synthèse effectuée au fur et à mesure de nos recueils de données (conférences avec les acteurs associatifs, avec les chercheurs et autres personnages investis de la problématique migratoire par des entretiens à défaut de conférences, documentation…), d’idées et surtout de propositions pertinentes,
- et enfin d’un chronogramme qui nous permet de borner notre travail.
En vous remerciant de votre patience tout en vous priant d’excuser les éventuelles coquilles et surtout formulations imparfaites, Mbay Juuf mbay@noos.fr
